Pour réduire son déficit budgétaire, le Sénégal cherche à mobiliser davantage de ressources endogènes en réajustant son code général des impôts. Parmi les mesures fiscales adoptées figure une taxe de 0,5 % sur les opérations de transfert d’argent, plafonnée à 2 000 francs CFA par transaction.
A première vue, cette mesure s’inscrit dans la logique de la courbe de Laffer, qui montre que, plutôt que d’alourdir la fiscalité sur un petit nombre de contribuables, il est préférable d’élargir l’assiette en appliquant une taxe modérée à un secteur en pleine expansion.
Cependant, replacée dans un cadre plus large, cette taxe pourrait avoir des effets contreproductifs. En pratique, les frais de transaction se cumulent : l’expéditeur paie déjà 1 % du montant envoyé, avec un plafond de 5 000 francs, tandis que le bénéficiaire se voit appliquer 0,5 % supplémentaire lorsqu’il retire en espèces au-delà de 20 000 francs, avec un plafond de 2 000 francs. Si le retrait n’est pas effectué, c’est le commerçant qui supporte la taxe lors du paiement électronique. Autrement dit, le coût de l’utilisation du mobile money augmente de manière générale. Or, comme le rappelle Laffer, taxer davantage peut décourager l’activité ou pousser les usagers à contourner l’impôt.
L’expérience d’autres pays africains illustre ces risques. En Côte d’Ivoire, l’instauration en 2018 d’une taxe de 0,5 % sur les transactions de mobile money a entraîné un recul de l’usage. Le gouvernement a finalement abandonné cette mesure au profit d’une taxation des revenus des opérateurs, constatant que la taxation directe freinait l’inclusion financière sans produire les recettes attendues. Au Cameroun, une taxe de 0,2 % introduite en 2022 a eu des effets similaires : recul de l’utilisation des services numériques et baisse d’activité des agents de transfert. Au Nigeria, une taxe de 0,5 % sur les transferts électroniques, instaurée récemment, suscite déjà des inquiétudes parmi les acteurs économiques, qui redoutent une diminution de l’adoption des paiements digitaux.
Ces expériences convergent : la taxation directe des opérations de transfert d’argent pèse davantage sur les ménages modestes et les petits commerçants, réduit l’usage des services numériques et menace les acquis en matière d’inclusion financière.
De nombreuses études scientifiques confirment ces constats. Dans une publication de 2022 dans Digital Economy and Financial Inclusion, Suri et Jack ont montré que ces services ont permis à des millions de personnes de sortir de l’extrême pauvreté. Ils soulignent qu’une fiscalité mal conçue peut ralentir significativement les progrès réalisés en matière d’inclusion financière et de résilience économique. La Banque mondiale, dans son rapport Digital Financial Services (2021), déconseille formellement aux pays en développement de taxer les transactions numériques, estimant que ces mesures freinent l’innovation et pénalisent les populations les plus vulnérables. Des travaux récents au Cameroun, menés par Noah et Tacneng en 2024, confirment que la taxe sur le mobile money a réduit les revenus des agents et augmenté le coût des services, au détriment de la pérennité des recettes fiscales elles-mêmes.
Au Sénégal, où le mobile money est devenu un outil central pour les secteurs informels, agricoles et artisanaux, mais également pour la réception des dépenses de consommation des ménages, la taxe risque d’avoir un effet régressif. Les ménages à faibles revenus, les bénéficiaires de transferts sociaux et les petits commerçants pourraient revenir massivement au cash, ce qui réduirait la traçabilité des flux, fragiliserait la sécurité des transactions et compromettrait les efforts de digitalisation du pays. A l’échelle macroéconomique, cette mesure pourrait freiner la stratégie nationale de transformation numérique, instaurer un climat de méfiance et dissuader les investissements dans les fintechs, pourtant essentielles pour l’innovation et l’emploi.
Si l’objectif est de renforcer les recettes fiscales, il serait plus prudent de cibler les zones de richesse réelle : lutter contre la fraude et l’évasion, moderniser l’administration, et imposer plus efficacement les grandes entreprises et plateformes numériques. Taxer directement le mobile money, qui constitue souvent l’unique outil financier des ménages modestes, risque au contraire d’éroder la base fiscale et de ralentir durablement la dynamique économique.
Dr. Balla KHOUMA
Statisticien Economiste





