SÉNÉGAL: DES ACCUSATIONS DE DETTE CACHÉE AUX EMPRUNTS SECRETS L’ALCHIMIE D’UN NAUFFRAGE FINANCIER (Par Mamadou Bassirou Kébé)

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SÉNÉGAL: DES ACCUSATIONS DE DETTE CACHÉE AUX EMPRUNTS SECRETS L’ALCHIMIE D’UN NAUFFRAGE FINANCIER

Par Mamadou Bassirou KEBE

Ce 23 mars 2026, l’enquête du Financial Times a fait l’effet d’une bombe à Dakar. Elle révèle que les nouvelles autorités, arrivées au pouvoir avec la promesse d’une « transparence absolue », ont contracté en secret au moins 650 millions d’euros (pouvant atteindre 1 milliard de dollars) via des mécanismes financiers opaques appelés « Total Return Swaps » (TRS).
​L’ironie est mordante. Après avoir passé des mois à pilonner l’ancien régime pour une prétendue « dette cachée » de 7 milliards de dollars – révélée par un audit de 2025 dont on attend toujours les preuves tangibles de détournement – les actuels dirigeants s’adonnent à une alchimie financière bien plus inquiétante. Car si l’on peut discuter de la comptabilité du passé, on ne peut que constater le néant des réalisations du présent, financé à prix d’or dans l’obscurité des salles de marchés.

​L’alchimie du Swap : la carte de crédit de l’ombre

​Pour comprendre la gravité de la situation, il faut lever le voile sur ce qu’est un Swap de rendement total. Pour le dire simplement: l’État a donné en garantie ses propres obligations (sa signature) à des banques comme la First Abu Dhabi Bank (FAB) ou l’Africa Finance Corporation (AFC). En échange, il a reçu des liquidités immédiates en euros.

​Pourquoi passer par ce montage ?
Parce que techniquement, ces opérations ne sont pas enregistrées comme des prêts classiques. C’est la « carte de crédit invisible » de l’État. Mais cette discrétion a un prix usurier : des taux d’intérêt de 4 % à 5 % au-dessus du marché et des échéances ultra-courtes à 2028. C’est la dette du désespoir. On cache l’emprunt au FMI tout en lui quémandant 1,8 milliard de dollars. C’est un jeu de poker menteur où la mise est la crédibilité internationale du Sénégal.

​Le choc des bilans : le concret face au virtuel

​C’est ici que le populisme se fracasse contre la réalité. On nous parle d’une dette héritée « insoutenable ». Mais cette dette, chaque Sénégalais peut la voir, la toucher, l’emprunter. Elle est physique.
​Elle est dans le sifflement du TER et le confort du BRT, qui ont révolutionné la mobilité urbaine.
​Elle est dans les milliers de kilomètres de pistes du PUDC et du PUMA, qui ont apporté l’eau et le désenclavement dans les zones rurales les plus reculées.
​Elle est dans le bouclier social des Bourses de sécurité familiale et de la Couverture Maladie Universelle (CMU), qui ont redonné de la dignité aux plus vulnérables.
​Elle est dans les nouveaux hôpitaux, les universités de Ziguinchor, de Thiès, de Bambey, de Diamniadio et du Sine Saloum, et dans la régularité du paiement des bourses des étudiants, payées à date fixe comme une horloge.
​Même la fierté nationale a été financée : deux étoiles africaines brillent sur le maillot des Lions, fruit d’un investissement massif dans les infrastructures sportives.

Sous l’ancien régime, la dette était un levier d’investissement. Aujourd’hui, avec les swaps cachés, la dette est un masque de survie. On emprunte dans le noir, non pas pour construire, mais pour boucher des trous budgétaires creusés par l’inexpérience.

​L’énergie : de l’obscurité de 2012 à la lumière de 2024

​Le secteur de l’énergie est sans doute le plus cruel pour les nouveaux gouvernants. En 2012, le Sénégal vivait au rythme des « émeutes de l’électricité ». Le pays subissait plus de 900 heures de coupures par an (soit près de 40 jours de noir total). Le taux d’accès national plafonnait à environ 54 % (et seulement 24-27 % en zone rurale).
​En 2024, le changement de paradigme était total. Le taux d’accès à l’électricité a bondi à 86 % au niveau national et près de 70 % en milieu rural. Les coupures intempestives sont devenues l’exception plutôt que la règle, permettant aux PME de respirer. Mieux encore, la dette d’hier a permis de réaliser le rêve de la souveraineté. Ainsi, le Sénégal est-il devenu officiellement producteur d’hydrocarbures avec le premier baril de Sangomar en juin 2024 et la montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyin (GTA).
​L’ironie atteint son paroxysme. Les nouvelles autorités profitent des revenus du pétrole et du gaz – projetés à plus d’un milliard d’euros par an – tout en dénonçant la dette qui a permis de financer ces découvertes et leur exploitation. Elles utilisent les joyaux de la couronne (le pétrole et les obligations) pour gager des swaps secrets.

​Le populisme au pied du mur

​La stratégie est désormais claire : décrédibiliser le passé pour masquer l’incompétence du présent. Mais les chiffres du Financial Times et les notations de Moody’s (Caa1) et S&P (CCC+) ne mentent pas. On ne gouverne pas un pays avec des audits imaginaires et des emprunts clandestins.
​En cachant ces swaps au FMI, les autorités prennent le risque de voir le Sénégal banni des marchés financiers. Si le FMI se retire, c’est l’effondrement. On nous promettait la « rupture » ; nous avons la « subordination ». Une subordination à des banques d’Abu Dhabi qui, grâce à des clauses de « créancier privilégié », seront payées avant nos enseignants, nos médecins et nos retraités.

Le prix de la vérité

​Entre une « dette cachée » qui a construit des ponts, des universités et extrait du pétrole, et une « dette secrète » qui se perd dans les méandres des produits dérivés pour payer des taux usuriers, le choix des Sénégalais sera vite fait.

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