SÉNÉGAL : L’ALCHIMIE DE L’OMBRE OU LE CRÉPUSCULE DE LA CRÉDIBILITÉ
Par Mamadou Bassirou KEBE
Le communiqué publié ce 24 mars 2026 par le Ministère des Finances et du Budget (MFB), en réponse aux révélations fracassantes du Financial Times, est un chef-d’œuvre de sémantique administrative. En tentant de justifier le recours massif à des « Total Return Swaps » (TRS) – des produits dérivés complexes – pour un montant avoisinant le milliard de dollars, les autorités actuelles pensent avoir éteint l’incendie. En réalité, elles viennent d’avouer ce que les marchés soupçonnaient : le Sénégal est entré dans l’ère de la « finance de l’ombre ».
C’est pourquoi, il est impératif d’analyser froidement la réponse du gouvernement pour comprendre comment, en moins de deux ans, le Sénégal est passé d’une dette de « bâtisseur », visible et structurante, à une dette de « survie », invisible et usurière.
1. Le mirage technique : Un « Swap » n’est pas une diversification
Le MFB affirme que ces opérations s’inscrivent dans une « stratégie de diversification ». Techniquement, cet argument est une hérésie. On diversifie ses sources de financement quand on a le choix. Or, le Sénégal n’a plus le choix.
Depuis les déclarations intempestives de 2024-2025 sur une prétendue « dette cachée » de 130 % du PIB – un chiffre issu d’un audit interne dont les contours n’ont jamais été validés par une tierce partie indépendante – la signature du Sénégal est devenue radioactive sur les marchés internationaux. Les taux des Eurobonds ont explosé à 11-12 %, non pas à cause de l’héritage, mais à cause de la prime de risque « populiste » injectée par les nouvelles autorités.
Le recours au TRS n’est pas une stratégie ; c’est un expédient. En engageant des titres publics en garantie (collatéral) pour obtenir des devises, le Sénégal ne « diversifie » pas, il « gage » ses actifs. Le taux de 7,1 % brandi par le Ministère est un leurre. Ce taux ne reflète pas le coût réel de l’opération si l’on y ajoute la dépréciation des titres mis en gage, les frais de structuration et les clauses de confidentialité exorbitantes. Le Financial Times parle de taux variables majorés de 5 %. Qui dit vrai ? La transparence voudrait que le contrat soit publié, pas seulement un communiqué de trois pages.
2. L’aberration budgétaire : On ne valide pas le passé dans le futur
L’un des arguments les plus fragiles du communiqué réside dans l’affirmation que ces opérations ont été menées en 2025 et mentionnées dans la Loi de Finances Initiale (LFI) 2026.
Sur le plan du droit budgétaire, c’est un aveu de faute. Le principe d’annualité et de spécialité budgétaire exige que toute ressource mobilisée au cours de l’année N figure dans la loi de finances de l’année N. Si sept opérations de TRS ont été conclues entre avril et novembre 2025, elles auraient dû faire l’objet d’une Loi de Finances Rectificative (LFR) en 2025. Glisser une mention à la page 39 du rapport de 2026 pour « régulariser » des actes de 2025 est une tentative de blanchiment budgétaire.
Comment peut-on, avec une telle légèreté, reprocher à ses prédécesseurs une « dette cachée » alors que l’on pratique soi-même la dissimulation rétroactive ? La « dette cachée » de l’ancien régime, si elle existait, était au moins adossée à des actifs réels : des routes, des universités, des bourses payées. La dette actuelle, elle, est cachée dans les méandres des produits dérivés pour masquer une crise de liquidité sans précédent.
3. L’asphyxie économique : Le prix du « pompier pyromane »
Il faut lier cette situation à la réalité brutale du terrain. Pourquoi le Sénégal a-t-il eu besoin de ces swaps secrets ? Parce que les recettes de l’État se sont raréfiées. Et cette raréfaction est auto-infligée.
Depuis l’avènement des nouvelles autorités, le secteur privé est en état de siège. L’arrêt brutal des chantiers du BTP, la traque médiatico-judiciaire des hommes d’affaires nationaux, les menaces de renégociation unilatérale des contrats miniers et pétroliers ont créé un climat de terreur économique. Les investisseurs ne sont pas des philanthropes : ils fuient l’insécurité juridique.
Lorsque le Premier ministre s’en prend publiquement à l’institution judiciaire, il ne fait pas que de la politique intérieure ; il détruit la confiance des marchés. Résultat : la croissance stagne, les recettes fiscales fondent, et l’État est réduit à gager ses titres de créance à Abu Dhabi pour honorer l’échéance d’un Eurobond en mars 2026.
C’est l’histoire d’un pompier qui a lui-même allumé l’incendie et qui, pour l’éteindre, vend les meubles de la maison en cachette.
4. Le choc des bilans : Le concret contre le virtuel
Le plus insultant pour l’intelligence des Sénégalais reste la comparaison des bilans. On nous dit que la dette héritée était un fardeau. Mais c’est cette dette qui a permis de passer de 900 heures de coupures de courant par an en 2012 à une stabilité énergétique quasi totale en 2024. C’est cette dette qui a financé le TER, le BRT, le PUDC, le PUMA, et la construction de sept hôpitaux régionaux. C’est cette dette qui a permis au Sénégal de devenir un pays producteur de pétrole et de gaz (Sangomar et GTA), offrant enfin les moyens de notre souveraineté.
Sous l’ancien régime, la dette était aussi un investissement social : les bourses d’étudiants étaient sanctuarisées, la Couverture Maladie Universelle (CMU) protégeait les plus pauvres.
Aujourd’hui, que finançons-nous avec ces swaps de 650 millions d’euros ? Aucun projet majeur n’est sorti de terre. L’argent sert à payer les intérêts d’une dette que l’on a soi-même renchérie par des déclarations populistes. On emprunte pour « tenir », pas pour « bâtir ».
5. Le divorce avec le FMI : Un mensonge diplomatique ?
Le communiqué du MFB affirme un « dialogue constructif » avec le FMI. Pourtant, le démenti du Fonds dans les colonnes du Financial Times est cinglant : les conditions des swaps n’ont pas été partagées. En finance souveraine, on appelle cela un défaut de transparence.
En acceptant des clauses de confidentialité qui obligent le Sénégal à avertir ses prêteurs privés avant le FMI, les autorités ont inversé la hiérarchie de notre souveraineté. Nous sommes passés d’un partenariat avec les institutions multilatérales à une dépendance vis-à-vis de banques d’affaires privées aux intérêts purement spéculatifs. C’est une trahison flagrante du discours sur la « souveraineté » tant vantée pendant les dix années d’opposition au Président Macky Sall.
La fin des faux-semblants
Le communiqué du Ministère des Finances n’est pas une clarification, c’est un aveu de détresse. On ne peut pas gouverner un pays comme le Sénégal avec des astuces de comptable et des slogans d’opposition. La réalité est là, têtue :
- La signature du Sénégal est dégradée (Caa1 / CCC+);
- L’économie réelle est à l’arrêt;
- Les « swaps » secrets sont le dernier recours avant le défaut de paiement.
Accuser l’ancien régime est devenu une stratégie d’usure qui ne prend plus. Le Sénégalais voit ses chantiers à l’arrêt, ses entreprises menacées et son avenir gager dans l’ombre. Le régime actuel a réussi le tour de force de faire pire que ce qu’il dénonçait, en moins de temps, et avec beaucoup moins de résultats visibles.
La transparence ne se décrète pas dans un communiqué de presse après avoir été démasqué par la presse internationale ; elle se pratique au quotidien dans le respect des lois de finances et la sincérité des chiffres.
Le réveil sera douloureux, et il sera financier





