Où sont-ils ? . Lettre ouverte aux intellectuels silencieux du Sénégal
À MM. Mohamed Mbougar Sarr, Boubacar Boris Diop et Felwine Sarr.
En juin 2023, vous trouviez les mots pour écrire au président Macky Sall.
Vous dénonciez une “dérive autoritaire”.
Vous invoquiez la vérité, la conscience, la responsabilité historique.
Aujourd’hui, le Sénégal est plus mal en point et vous, vous vous taisez.
Quand la bibliothèque de l’Université Cheikh Anta Diop brûlait, pas une ligne.
Quand les enseignants couraient derrière leurs salaires, pas un mot.
Quand la Guinée recrutait des professeurs sénégalais pendant que l’université nationale s’effondrait, silence absolu.
Le pays suffoque.
L’économie est à l’arrêt.
Des entrepreneurs et cadres productifs croupissent en prison pendant que la jeunesse se noie dans l’Atlantique.
L’État dépense sans compter pour des meetings inutiles pendant que la misère progresse.
Vous regardez ailleurs.
Le sommet de l’État est devenu un théâtre de contradictions :
un président marginalisé,
un Premier ministre qui piétine la justice, les institutions et l’autorité même de l’État,
une parole publique violente, irresponsable, décomplexée.
Pas un mot de votre part.
Pas une alerte.
Pas un avertissement.
A force de vous taire, vous avez laissé le champ libre à des figures sans légitimité intellectuelle, à des tribuns de fortune, à des idéologues de circonstance.
Ce sont eux qui parlent désormais de justice, d’institutions, d’avenir national.
Votre silence a fabriqué ce vide.
Il faut dire les choses crûment :
le courage intellectuel à géométrie variable est une hypocrisie.
Écrire contre un président en fin de règne était sans risque.
Parler aujourd’hui contre l’arbitraire, l’effondrement économique, la faillite académique et l’irresponsabilité politique exige un courage que vous n’affichez plus.
Peut-être que la reconnaissance internationale éloigne du réel.
Peut-être que l’exil a asséché l’encre.
Peut-être que la posture a remplacé l’engagement.
Mais alors, qu’on ne nous parle plus de vérité, de morale ou de devoir intellectuel.
Le Sénégal ne manque pas d’intellectuels.
Il manque d’intellectuels debout.
L’histoire retiendra ceci :
ceux qui ont parlé quand c’était facile
et se sont tus quand le pays sombrait.
Car le silence des consciences, dans les moments critiques est parfois plus destructeur que l’autoritarisme qu’elles prétendent dénoncer.
Baba Aidara
Journaliste d’Investigation





