Il serait tragique que nous ajoutions à la crise économique à laquelle nous n’échapperons pas les bases d’une aggravation de la situation globale conduisant à renforcer encore les risques majeurs.

Il est bien entendu infiniment trop tôt pour être en capacité de tirer toutes les leçons de ce qui nous arrive concernant la crise du coronavirus. Néanmoins, un certain nombre d’évidences apparaissent:

– le covid-19 et ses conditions de propagation ne peuvent pas être dissociés d’une part de la destruction de la biodiversité, d’autre part des phénomènes de pollution atmosphérique massive. Un certain nombre d’articles ont très clairement mis en évidence comment la destruction des espaces naturels et l’atteinte portée aux habitats de la faune sauvage étaient mis en cause. Même s’il n’existe à ce jour aucune preuve de ce que le virus peut être transporté par l’air et plus précisément par les particules fines, en revanche l’affaiblissement des populations soumises à des taux de pollution atmosphérique massif semble peu discutable. De plus, les facteurs aggravants que constituent un certain nombre de pathologies comme les maladies cardio-vasculaires, l’hypertension artérielle, le diabète, les maladies pulmonaires chroniques, les maladies rénales sont évidemment en lien avec les modes de vie et l’environnement et notamment les conditions actuelles d’alimentation, la consommation de tabac ou d’alcool, de qualité de l’air et de l’eau, de pollution chimique.

– La situation critique dans laquelle nous nous trouvons est largement liée à la gestion dramatique qui s’explique par une désorganisation complète du système de prévention: pas de masque, pas de gel, pas de gants, pas de test, à laquelle s’est ajouté le souci de protéger le tourisme plutôt que la santé avec l’absence de contrôle sérieux et de mesure de quarantaine du retour des zones épidémiques. Elle est aussi liée aux mensonges d’un régime dictatorial dont il faudra en tirer toutes les conséquences. La sous-estimation des 3300 morts en Chine pour des raisons de politique intérieure et extérieure a été irresponsable et a conduit à une sous-évaluation des risques. Là encore, ce régime a voulu masquer la pire réponse possible, le déni et l’enfermement des lanceurs d’alerte quant à l’arrivée d’une maladie inconnue. Tout ceci n’a pas permis d’enrayer dès le départ la pandémie.

– Au-delà, c’est un système qui est incriminé. Ce système: c’est la financiarisation de l’économie, une vision purement budgétaire de très court terme des priorités, un ultralibéralisme qui a réduit de manière drastique les moyens de l’État, une croissance des inégalités qui diminue évidemment la capacité de résilience des sociétés, une mauvaise gestion des priorités, un court-termisme aveugle et une absence de calcul des coûts induits des politiques menés.

sujet est bien entendu aujourd’hui celui de sauver le maximum de vies et nous ne dirons jamais assez toute notre reconnaissance au personnel soignant et à toutes celles et tous ceux qui directement ou indirectement interviennent dans les politiques de soin. Parallèlement, il faut organiser la sortie de la pandémie en relançant l’activité économique. C’est précisément là qu’il convient d’être particulièrement vigilant, tout autant que dans les mesures prises ou pas prises pour traiter l’épidémie.

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui à juste titre pour réclamer un virage à 180° de notre modèle économique, une priorité réellement donnée à la santé, à la lutte contre le dérèglement climatique et à la protection de la biodiversité, une économie beaucoup moins inégalitaire et un renforcement des moyens de l’État réclamé y compris par des économistes jugés libéraux comme le prix Nobel Jean Tirole. Une tribune publiée dans Le Monde par Ronan Frydman et Edmund Phelps, prix Nobel 2006, propose la mise en place d’un plan de sauvetage de l’économie américaine de 2000 milliards de dollars avec allocations d’argent liquide, augmentation des allocations-chômage, bons d’alimentation, aide aux entreprises… à la condition d’une participation effective des entreprises à la lutte contre la maladie et à maintenir les salaires.

On peut comprendre que cette révolution bouleverse les esprits et dérange les intérêts et par voie de conséquence puisse demander un peu de temps pour se mettre en place. Pour autant, il y a tout lieu d’être inquiet.

En effet, il semble que le choix fait par le gouvernement soit celui d’une reprise en essayant le plus possible de réduire la part des droits sociaux et des droits environnementaux dans le but affirmé d’aider à la reprise. Ainsi, un conseiller de Bruno Le Maire aurait affirmé: “Quand j’entends certains dire que le virus vient à cause de la pollution, il faut arrêter le bullshit”. Ce faisant, le gouvernement s’inscrit, modestement il est vrai, dans la lignée du gouvernement américain puisque Donald Trump n’a rien trouvé de mieux que de faire suspendre par l’EPA toutes les normes environnementales aux États-Unis. C’est un peu comme si sortant d’un grave accident de voiture causé par la vitesse, la première décision consistait à racheter une voiture un peu plus rapide. En effet, la loi d’état d’urgence sanitaire permet de modifier sans aucune condition de validité dans le temps le droit du travail, le droit social et une partie du droit environnemental (tout ce qui concerne les procédures de concertation, consultation et enquête publique). Petit détail supplémentaire, un décret vient de réduire les procédures de protection des captages en eau et un autre est en consultation pour tenter d’amoindrir les conditions de mise en œuvre de zones de faible émission en cas de pollution chronique. Le risque est d’autant plus grand que la chute massive du prix du baril (baisse de 50% en 2 mois) peut conduire à un attrait massif pour le fossile accélérant ainsi encore le dérèglement climatique.

La crise que nous vivons est très probablement la première crise de ce type au XXIe siècle, annonciatrice des drames qui vont venir liés au climat, à la biodiversité (les liens entre épidémie et réduction massive de la biodiversité semblent probables) et à toutes les pathologies liées à la dégradation environnementale. La raison devrait donc l’emporter et conduire à investir massivement dans un renouveau économique en rupture avec le système qui nous a conduit dans le mur, avec d’autres priorités et en particulier celle de la santé, la recherche d’une autonomie alimentaire, énergétique, sanitaire, digitale ce qui implique une réindustrialisation de la France et de l’Europe, une autre comptabilité qui privilégie le stock sur le flux, une gestion économe des ressources etc. Nicolas Hulot et bien d’autres ont appelé à juste titre à ce que les milliards d’euros qui vont être mobilisés dans la reprise économique le soient précisément pour changer de braquet et d’orientation.

Nous entendons déjà tous les beaux esprits de l’ancien monde, pressés de rétablir leur rentabilité et leur bénéfice, plaider en faveur de tout ce qui est rentable à court terme. Il serait dramatique qu’ils soient entendus et que nous ajoutions à la crise économique à laquelle nous n’échapperons pas les bases certaines d’une aggravation de la situation globale conduisant à renforcer encore les risques majeurs auxquels nous sommes confrontés.

À défaut de ne pas faire ce que nous devons faire, au moins pouvons-nous exiger que ne soit pas fait le contraire de ce qu’il faudrait. Il est évident que réduire les droits sociaux pour augmenter encore les inégalités et réduire les protections environnementales pour augmenter encore le dérèglement climatique, la perte de biodiversité et les pathologies environnementales permettrait peut-être à quelques-uns de faire des profits à court terme mais ne permettrait certainement pas d’investir pour l’avenir, de reconstruire une économie résiliente, et d’éviter de nouvelles catastrophes sanitaires écologiques dont on sait maintenant avec certitude qu’elles sont les prémices de crises économiques majeures.

Avec Huffington post